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  #1  
Vieux 19/10/2003, 15h09
Avatar de HOuartna
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"Mystic River"

Mystic River
de Clint Eastwood


Tout le film de Clint Eastwood tient dans son titre. Il indique à la fois l’espace dans lequel se déroule l’action du film (la ville de Boston, traversée par la Mystic River – rivière cachée), mais aussi ses deux grandes thématiques : le temps, qui coule et draine ses alluvions de l’enfance à l’age adulte, et la religion, présente dans le film sous un angle particulier, entre l’ironie et la fatalité. La rivière et le mystique, le temps et la religion, la Mystic River comme une menace, une eau courante liant les vies des trois enfants, à travers le temps.


Trois copains, Jimmy, Sean, et Dave, écrivent leur nom dans le ciment, en signe de leur amitié. Un homme sortant d’une berline noire les interpelle, et se faisant passer pour un policier, emmène le petit Dave sous prétexte de dégradation de la voie publique, pour le ramener chez sa mère. Mais là n’est pas leur destination. Ce sont deux pédophiles qui vont abuser de Dave pendant quatre jours. Ce traumatisme restera à jamais dans son esprit, ainsi que dans celui de ses deux amis d’enfance.

On retrouve nos trois amis d’enfance 25 ans plus tard. Leur amitié est estompé, ils se saluent quand ils se croisent mais sans plus. Jimmy (Sean Penn) tient une épicerie, et a trois filles ; Sean (Kevin Bacon) est devenu policier, et sa femme le délaisse ; et Dave (Tim Robbins) est chômeur, père d’un petit garçon. Un drame, la mort de la fille aînée de Jimmy, Katie, va permettre de les réunir à nouveau, et de faire ressurgir le traumatisme qu’a vécu Dave.

Le pont établi par Eastwood entre le passé, l’enfance des trois garçons, et leur présent est sujet à de nombreux ressort scénaristiques, mais surtout à une psychologie très développé des personnages, campé par de très bons acteurs. Jimmy est le plus agité des trois, le petit perturbateur. Il s’est depuis assagi, mais il a un passé lourd, et a déjà écopé de deux ans de prison. Religieux, il l’est par l’intermédiaire de l’amour qu’il porte envers ses filles. Sean est le justicier, le policier. Très pointu dans son travail, sa vie sentimentale est plus compliquée, sa femme l’ayant avec son enfant dans le ventre. Quand à Dave, il ne s’est jamais remis du terrible événement qu’il a vécu enfant. Il est mal dans sa peau, sans emploi, et s’égare (physiquement aussi bien que mentalement) assez régulièrement. Il constitue le suspect idéal pour le meurtre de la fille de Jimmy.


Dans ce film, les personnages sont constamment en deuil. Ils font le deuil du traumatisme de Dave – dans lequel ils ont tous leur responsabilités – auquel vient s’ajouter le deuil de la mort de la fille de Jimmy, qui les concerne tous un peu, et rappelle le premier traumatisme. Chacune accuse le coup comme il peut. Sean le fait le plus simplement du monde en faisant son métier : aider les victimes et retrouver les coupables ; Jimmy trouve refuge dans la religion, qui lui permet d’expliquer beaucoup de choses auquel il ne trouverait pas de réponse ; quand à Dave, il n’a pas trouvé le moyen de dégager le poids qui lui pèse. Il est donc plus enclin à être psychologiquement déstabilisé (c’est aussi lui qui a subi un viol étant enfant). Tout le film se cristallise autour du départ de Dave enfant à l’arrière de cette voiture, emmené par les deux inconnus. Ce même travelling qui accompagne le départ de Dave est d’ailleurs reproduit lorsque Dave est emmené par les frères de Jimmy, les frères Savage, qui mènent l’enquête à leur façon, violente et radicale, voulant résoudre l’affaire avant la police et en faire une vengeance personnelle. Sur la banquette arrière, il se retourne, enfant, pour regarder ces deux amis. Adulte, il se retourne vers le spectateur et l’interroge : pourquoi moi ? Car c’est là ou le destin et la fatalité entrent en jeu, comme l’évoque Jimmy à Sean : leur vies auraient été différents à tous les trois si un autre que Dave avait été emmené dans la voiture. Jimmy est le plus préoccupé par cet histoire de destin. Destin qu’il met sur le compte de Dieu.

Nous en venons ici à la religion : cette thématique revient à de nombreuses reprises dans le film. Au tout début, un des deux hommes qui emmène Dave porte une bague sur laquelle est dessinée une croix chrétienne ; plus tard on voit Jimmy torses nus qui portent une grande croix tatoué dans le dos ; on revoit le même Jimmy, plus tard, assistant à la 1ère communion de sa benjamine ; à plusieurs reprises, certains fondus évoque une expression divine (un coup de feu qui envahit l’écran accompagné d’un accord musical divin, image qui se fond sur un ciel ; un panoramique vertical qui monte du corps inanimé de Katie pour se diriger lentement vers le ciel, comme si Dieu était quelque part responsable de ce meurtre. Un autre panoramique, horizontal cette fois nous amène d’un plan moyen sur Jimmy qui pleure sur la mort de sa fille, vers l’horizon, composé d’arbres et en arrière plan, du fleuve. Un élégant fondu, presque invisible, enchaîne sur un travelling au dessus de l’eau. Cette enchaînement, ces deux mouvements de caméra opposé (le panoramique horizontal et le travelling avan) exprime l’incompréhension ressenti par Jimmy, l’injustice qui le frappe. On ressent ici une présence supérieure, les sentiments de Jimmy semblent traduit à destination de quelque chose de plus grand, qui pourrait être Dieu, ou bien les spectateurs, ou encore le réalisateur lui même.

Sans être complètement explicite sur la question de la religion, Eastwood reste discret, faisant passer par le personnage de Jimmy une foi qui résulte presque de sa culpabilité vis-à-vis de ce qu’a vécu Dave dans son enfance. Il est responsable sur plusieurs niveaux : c’est la forte tête du groupe, et c’est lui qui propose à ses copains de marquer leur nom dans le ciment, prétexte pour les deux hommes de les interpeller. Ensuite, il n’a rien fait pour empêcher Dave de monter dans la voiture. Même si cela n’avait rien d’évident, il aurait pu au moins tenter quelque chose, avec son fort caractère. Ainsi, Jimmy se sent coupable. A tel point qu’il pense – mais c’est sa femme qui lui suggère cela – que Dieu a emporter Katie comme si il récupérait son dû. Mais la fin du film nous montrera que rien n’est aussi simple, que le rôle de Dieu n’est pas aussi clair. Il plane sur le film une présence fantomatique, une sorte de personnage extérieur, omniscient, qui regarderait de haut, sans pouvoir rien faire que d’observer, ou bien mieux, de montrer.

Peut-être est-ce là la place du réalisateur. Clint Eastwood, par sa mise en scène, brouille les pistes. A milles lieux du film manichéen, le film jouent au contraire en permanence sur la complexité des différentes psychologies, sur la complexité de l’histoire de chacun des trois personnages, qui ont également une histoire commune. Les amis d’enfance, arrivés à l’age adulte, ne le sont plus. Ils « se disent bonjour quand ils se croisent dans la rue » tout au plus. C’est Dave, qui en souffre le plus, car il aimerait pouvoir parler du traumatisme qu’il a vécu, alors que pendant tout le film il ne fait que le refouler, et cela se voit, à l’écran. Le personnage est de plus en plus maussade, et il finit même par se faire inquiétant, car il perd les pédales, et finit par perdre ses propres moyens, son traumatisme le rattrapant et s’incarnant chez lui en un Mister Hyde. A plusieurs reprises, il perd le contrôle de lui même : quand il regarde le film de vampire de John Carpenter à la télé, et que sa femme revient plus tard, il tient une discussion peu cohérente avec elle – qui ne sait rien de son enfance – sur les vampires : « c’est comme les vampires » dit-il. Image révélant que « Dave est mort » depuis son viol, il n’est plus le même depuis qu’il a vécu cela. Cet idée de mort revient dans la bouche de Sean, qui se met à imaginer qu’ils sont morts le jour où « ils » ont emportés Dave, et que depuis ils rêvent les vies qu’ils auraient pu avoir. Belle réflexion sur le temps qui passe, sur le destin et la manière dont les êtres appréhendent la vie dans sa globalité.


L’enquête sur la mort de Katie constitue la trame principale du film (en surface). Consciencieux, Sean enquête sur la mort de la fille de son ami, plus par esprit professionnel que par compassion, car leur amitié s’est délitée avec le temps, et a surtout subi la rupture du viol de Dave. Le film ne tient pas à un genre cinématographique particulier, et joue un peu sur tout les tableaux à la rois.

Le film est donc constitué d’un film policier, dans lequel on suit les recherches du couple policier Jimmy-Whitey (Kevin Bacon-Laurence Fishburne), qui fonctionne très bien. Le film est aussi constitué d’un film dramatique : en surface il y a les retrouvailles des trois anciens copains, réunis à nouveau par le destin. L’un victime, Jimmy, l’autre justicier, Sean, et le dernier, présumé coupable, Dave. Comme si il n’avait pas assez souffert, il a encore le rôle le plus pesant. C’est aussi son instabilité psychologique qui le rend suspect. Il tient parfois des propos incohérents qui rendent difficile sa crédibilité, et par là même son innocence.
En profondeur, derrière l’enquête, le film en raconte bien plus. Le destin de trois copains, la fatalité à laquelle ils sont confrontés, ne permet jamais leur retrouvaille. C’est comme le numéro de porte de Jimmy : il habite au numéro 111. Trois chiffres, trois unités, qui ne se rejoignent pas, sont simplement juxtaposés les uns à côtés des autres, comme le sont les trois copains liés par leur passé, voisins de quartier. Mais jamais ils ne s’additionneront. L’individu, quelque part, prend le dessus. Chacun a trop à faire pour se préoccuper des histoires des autres. Même Sean, qui enquête sur la mort de Katie, le fait plus par professionnalisme que par amitié.


Eastwood , s’il ne joue pas dans son film, est fortement présent :le personnage de Sean, le policier, s’inspire de l’Inspecteur Harry (il a d’ailleurs les mêmes lunettes). D’autre part, les genres que traverse le film synthétisent les précédents films d’Eastwood, à l’exception peut-être du western, genre trop spatio-temporellement marqué. Il en résulte un film qui élève Clint Eastwood en vieux sage, non pas moralisateur mais observateur, témoin de trois vies qui auraient pu recouper la sienne, ou même celle du spectateur.
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  #2  
Vieux 08/11/2003, 21h32
Avatar de Usul
Repairenaute
 
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Alors Houartna ? bon ou mauvais film ?
Ton analyse manque juste d'une petite part d'opinion personnel...

Encore désolé pour mon absence, je reviendrais en force bientôt
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  #3  
Vieux 13/11/2003, 14h43
Repairenaute
 
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Messages: 115
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pas bon......excellent

dsl, je deteste faire des critiques cine, donc je n'en dirai pas vraiment plus, mais je conseille ce film a tout le monde, un modele...on remarque encore une fois que la meilleure façon de faire passer des sentiments et de sensations, c'est de les inclure dans la dramaturgie...le spectateur que je suis est content du dernier cru du sieur clint
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  #4  
Vieux 27/11/2003, 09h40
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Oui pareil, je l'ai vu il y a deux jours dans une ch'tite salle de quartier.

Ca m'a beaucoup plu aussi et j'avoue que plu je vois Sean Penn vieillir et plus il a une "gueule" s't'homme là...J'adore
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  #5  
Vieux 27/11/2003, 10h00
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*MR *MR est déconnecté
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Mon avis

Pour moi ce film est sur le fond un authentique chef d'oeuvre du cinéma mondial.

J'y vois à la fois une description géniale et une prise de position sur la notion de délit, de crime, de morale, de justice. La complexité et l'ambiguité du rapport de chacun des personnages à ces notions est pour moi le véritable sujet du film et c'est ce qui le rend unique et irremplaçable.

Un jour on étudiera peut-être ce film dans les écoles qui sait...

Et quand même Clint Eastwood est la preuve vivante que le cinema américain ne se réduit pas aux grosses machines pour ados.

Michel
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  #6  
Vieux 30/11/2003, 21h28
Avatar de HOuartna
Repairenaute
 
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Il faurait inviter Clint sur Le Repaire, il serait content de voir le bien qui y est dit de son film (bon on est pas les seuls...)

C'est vrai que ce film est à la fois complexe et remarquable, et peut être lu à plusieurs niveaux (c'est ce que reflète le mélange des genres), et c'est ce qui fait sa richesse mais aussi sa qualité.

Ce film de Clint Eastwood est un film mûr, un film mûri, tant au niveau de la mise en scène que des thèmes qui y sont abordés. Le thème de l'autre, de l'individu, du collectif, de la solidarité, - autant de notions malmenés dans ce monde où l'individu prime avant tout - sont exprimés de manière profonde.

plu je vois Sean Penn vieillir et plus il a une "gueule" s't'homme là
Un grand acteur en effet... parfait dans son rôle, un grand dur dont le cinéma perce la carapace... Chaque acteur sert parfaitement son rôle, et les relations entre eux constituent le noyau dur du film
Un jour on étudiera peut-être ce film dans les écoles qui sait...
Il n'y a aucun doute que dans quelques années, Eastwood sera l'objet d'un cours à l'université, au même titre que des cinéastes tels que Kubrick ou Tarkosvki (pour ne prendre que deux Immense cinéastes...)

Merci de votre participation à tous
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