Salut,
Sujet fort intéressant ma foie. Je vais donner quelques directions en vrac. A toi de les structurer et de les nuancer.
L’essence des effets spéciaux est l’altération de l’image perspectiviste telle qu’enregistrée par la caméra. Sils viennent servir une narration dans le cinéma de variété, il existe une pratique cinématographique et vidéographique dans laquelle ces altérations de la perspective constituent le procédé d’expression.
D’autre part, la question éthique de l’utilisation et de la visibilité des effets spéciaux peut prendre deux optiques possibles : le point de vue économique et le point de vue éthique. Du point de vue économique, les effets spéciaux, quels qu’ils soient, sont du pain bénis. Ca rapporte. Le point de vue éthique se base sur des théories du cinéma.
Les théories du cinéma guidée par un tel souci, à ma connaissance, sont également de deux types : celle réaliste (André Bazin) ou d'obédience freudo-marxistes (Baudry). Souvent, elles aboutissent à la conclusion que la représentation classique de type hollywoodienne est immorale.
L'optique réaliste est d'obédience pieuse (Bazin est personnaliste, ou existentialiste chrétien si tu préfères). Bazin, dans "Qu'est-ce que le cinéma", nous dit que l’essence cinématographique, comme celle de la photographie, est de "momifier" le réel, c'est-à-dire en conserver la trace éternelle, afin d'en révéler l'énigme intrinsèque. Il découvre chez Von Stroheim et surtout les néo-réalistes italiens une pratique qui va aboutir à cette révélation qu'il ne qualifie jamais de divine, même s’il s’agit bien de cette idée. Que trouve-t-on dans le néo-réalisme italien ? Le réel. D'après lui, peu d'artifices langagiers (erreur à mon avis), un rapport à l'espace et au temps important via le plan séquence. Par exemple (de moi) lorsque, dans le voleur de bicyclette de de Sica, les personnage recherchent la bicyclette sur un marché, tous le marché y passe, filmé en plan séquence. Il se met à pleuvoir, non prévu dans le scénario, tant pis, on tourne. En tout, la scène dure plus d'un quart d'heure, tout cela pour dire que le vélocipède ne s'y trouve pas. D'ailleurs, il intitule l'un des chapitres de son livre :"Montage interdit." Mais l'optique réaliste va beaucoup plus loin dans la simple momification du réel : les Dardenne ne maquillent pas les acteurs. Le fin du fin du fin, pour Bazin est de réaliser un cinéma de la cruauté. D’ailleurs, Il se délecte, dans une note en bas de page, d'un oiseau croqué par un crocodile, subtilement rendu dans un long plan séquence.
(Ce qui se révèle excessif dans cette proposition (quoique, Bellatar, c’est magnifique) fut nuancé par Vincent Amiel dans « Esthétique du montage » édité chez Nathan, coll. Cinéma. A relire. Finalement, le montage est un effet spécial à part entière. D’ailleurs, si le cinéma fut inventé par les Lumières, le film narratif fut la création de Méliès, un prestidigitateur, qui pratiquait l’art spécial sans montage.)
L'optique freudo-marxiste part de Benjamin pour aboutir à un article que tu dois lire : "Effet idéologique de l'appareille de base" de Baudry (Dans le début des années 70 - les glorieuses du magazine, Commeli avait rédigé dans les cahiers du cinéma un long texte qui courrait sur plusieurs numéros sur une histoire de l'idéologie liée à l'appareil cinématographique, très intéressant également. Il ne m'en reste que quelque vagues souvenirs. Pourtant, il constituera pour ton travail, une véritable mine d'or.)
Que nous dit Baudry en substance ?
D’abord, tous films, parce qu'il réédite le point de vue divin de la perspective, suppose Dieu. Ce qui est en total congruence avec le point de vue réaliste. Juste l’éthique les sépare.
D’autre part, le film, s’il ne montre le travail dont le film fut le produit, est un film aliénant. La grande majorité du cinéma réédite l’idéologie dominante aliénatrice. Ainsi, entre le cinéma hollywoodien et Leni Riffenstahl, la frontière est mince. Par contre, il peut exister un cinéma qui montre le processus de production, de réalisation et de la génèse du langage. Il cite Jean-Luc Godard et le cinéma soviétique, Dziga Vertov surtout.
Dziga Vertov est reconnu par de nombreux cinéastes expérimentaux comme le fondateur de leur expression.
Dans l’homme à la caméra, via le rythme du montage et le choc des images, il crée du sens, un langage universel. Il montre le processus par lequel le film est passé pour aboutir devant vos yeux.
Dans la même idée, vas revoir la séquence des Carabiniers de Godard, où le benêt découvre le spectacle cinématographique.
Car le cinéma est bien un spectacle. Pour les réalistes tardifs, un spectacle de la nature, pour Mélies un spectacle magique. Il crée ce qu’il appelle des fantasmagories.
Il éclate, dans des films en tableau, la perspective. Le spectateur, peut-être, savait perpétuellement qu’il était face à une histoire qui lui est racontée. (Bien que je devrais m’abstenir de projeter ma manière de les appréhender sur ceux qui regardaient ces films dans les foires il y a deux siècles…)
Toujours est-il que l’on retrouve cette explosion de la perspective dans le cinéma expérimental. D’un point de vue éthique, morale ou idéologique on y trouve de tout. Une large part de ce cinéma va créer des distorsions de l’espace et du temps. Un seul exemple, facilement trouvable : Dog star man de Stan Brakhage. Pourtant il ne parle pas d’« effet », mais bien d’une pratique cinématographique à part entière. Il s’agit là d’un langage apte à exprimer poétiquement le monde, via la sensualité corporelle que peut créer l’image. Ce que tu appelles effets est non plus mis au service de quoi que ce soit mais constitue le langage en soit.
Ainsi, la pratique hollywoodienne, et c’est aussi vieux que la pensée sur le cinéma, est souvent critiquée. De là, une optique éthique consisterait, selon préférence identitaire, soit à ne pas pratiquer les effets spéciaux, soit à les utiliser, mais en en montrant honnêtement le processus de construction, le travail qu’il constitue. Le spectateur se délecterait alors de cette mise en abîme, qui lui permettrait de comprendre ce qu’il voit et donc d’apprendre.
Pourtant, ce qui fait la force des effets spéciaux est l’état de fascination dans lequel il plonge le spectateur face un spectacle inconnu. Or une fois connu, la fascination cesse. C’est alors qu’ils deviennent visibles en tant que non naturel (ça a mal vieilli). L’utilisation des filtres dans l’art vidéo est de ce point de vue significative. Au départ fascinant, aujourd’hui, ils sont jugés ringards.
Parce qu’il ne témoigne pas, le film basé sur des effets spéciaux est appelé à mourir pour être répété à nouveau en un spectacle à nouveau fascinant, kleenex nécessaire, ou plutôt toc, signe de dégénérescence sociétale, à la machine économique qui crée des besoins aliénant afin d’assurer sa survie au dépend du bonheur de tous, tout en oubliant d’aller de l’avant.
Il ne nous reste plus qu’à inventer une langue nouvelle.
